Arouna (suite)

Il sonnait vingt et une heures lorsqu’ Arouna gara la vieille Mercedes de sa mère devant la maison d’ Emefa. Ahmed hésita quelques instants avant de descendre ; Arouna lui, tambourinait déjà la porte.

La porte s’ouvrit quelques instants plus tard, et Arouna reconnut le visage de celle qui serait sa belle-mère. Elle aussi a pris de l’âge, son visage est plein de rides, et sa dentition semble avoir disparue. Elle avait l’air si fatiguée, et surtout semblait réveillée par le bruit de la porte. Elle ne reconnut pas Arouna, au premier abord, et s’enquit sur les raisons de sa visite, sur un ton peu invitant. Ce n’est qu’à l’approche d’Ahmed que le visage de la vieille se décrispa. Elle salua ce dernier de façon fort courtoise et se retourna vers Arouna, le visage illuminé :

« C’est bien toi, Arouna ?», s’enquit-elle avec empressement en poussant un léger cri de joie qui ameuta le reste de la maisonnée. Elle les invite à rentrer, les introduit dans le salon, puis ordonna à un rejeton qui trainait par là d’apporter de l’eau. Arouna parcourt rapidement le petit salon. Rien n’a véritablement changé, à part la nouvelle télé, les canapés refaits, et le portrait du feu père de la famille. Le père d’ Emefa mourut quatre années après le départ d’ Arouna. Il en fut d’autant plus affligé, sachant la complicité qui existait entre Emefa et son père. Un frisson lui parcourt le dos, lorsque ses yeux croisent le regard pénétrant du militaire immobile sur la photo. Le bambin apporta l’eau dans un gobelet qui a connu de meilleurs jours. Par respect, Arouna trempa les lèvres dans l’eau puis passa le récipient à son jeune frère. Tout le monde sait que de retour d’Europe, ou en tout cas des pays des blancs là, on ne boit pas automatiquement l’eau du robinet. On commence d’abord par l’eau minérale, puis les sachets de « pure water ». Les salutations reprennent, et on échange des nouvelles.

Arouna parlait depuis déjà un quart d’heure, lorsqu’une femme fit son entrée. Elle était bruyante, et avait l’air négligée. Son crâne était recouvert d’une mèche pas assez récente, avec un front légèrement bombé et un nez discrètement épaté trônait au centre d’un visage dont la couleur hésitait entre le coca-cola, et le Fanta. Pour ne pas dire que sa peau ressemblait à une carte de géographie, disons plutôt qu’elle a une peau Fanta-cola. Les flasques mamelles mal cachées par un soutif usé lui donnent facilement trente ans.

« Emefa, woezon », dit la vieille à l’endroit de la nouvelle arrivante. Elle répondit sur un ton agacé, en essayant de dévisager les visiteurs. Elle demeura interdit sur le pas de la porte du salon lorsqu’elle reconnut Arouna. Son Arouna, son doux Arouna, son tendre Arouna. Son amour qu’elle pensait ne plus jamais revoir. Instinctivement, Emefa se rua vers Arouna qui, jusque là, ne comprenait pas grand-chose. Il se leva quand même et la prit dans ses bras, la retint quelques instants puis essaya de se dégager afin de mieux reluquer celle que la vieille vient d’appeler Emefa. Il se mit à la regarder sous tous les angles. C’était impossible. Il ferme les yeux, pour chasser l’image de celle qui était en face de lui, pour se remémorer la douce et agréable Emefa qu’il a connu ; la sucrée et appétissante Emefa qu’il a jadis possédé, la pétillante Emefa qui le maintient en vie, celle a qui il dédie son diplôme de médecine. Non, Emefa, la jolie Emefa aux seins fermes, aux cheveux crépus, au magnifique teint d’argile cuite, aux lèvres d’amandes, aux fesses vertigineuses, à la hanche forte et à la chaloupant démarche, sa douce Emefa, polie, respectueuse, véridique, franche, pure… Il rouvre les yeux : une fille moche et maigre comme un clou de cadre pour photo. Ahmed, tapis dans son fauteuil, s’y vautra d’avantage, en essayant de ne pas trop imaginer la peine de son frère aîné.

Tandis qu’ Arouna tenait Emefa, ou du moins ce qu’il en reste, du bout des bras, un marmot se traina délicatement au sol un peu crasseux du salon, puis vint s’agripper au pagne négligemment noué de cette dernière. D’un seul geste, Emefa saisit l’enfant, le remonta au niveau des reins, dévoila une des mamelles puis enfonça le bout dans la bouche du gosse. Ce fut la scène de trop. Arouna réussit à maitriser ses pulsions. Il fit preuve d’une maitrise de soi inégalable. Sans placer mot, il tourne les talons puis se dirige vers la sortie.

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Aphtal CISSE
Togolais de nationalité, citoyen du monde par nature et juriste de formation. Les seules règles que je respecte sont celles que je me fixe moi-même! Et la première d'entre elles, est le RESPECT! Pour le reste, que les bénédictions soient!

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