Lorsque tombent les voiles de la pudeur

Déjà une semaine que roule ma bosse à travers les rigoles de Sokodé. Lorsque l’on est natif de Sokodé et qu’on étudie ou vit ailleurs, surtout à Lomé, les moindres faits et gestes sont scrutés, interprétés, lors de brefs retours sur la terre natale. Je savais cela mieux que quiconque, raison pour laquelle la première semaine de mon séjour fut plus qu’ exemplaire. Qui est fou ? Je me lève à quatre heures pour la prière à la mosquée (nous avons une mosquée dans la cour, et l’un de ses haut-parleurs est orienté vers ma fenêtre), je me tape un brin de causette avec les cousins jusqu’à six heures, je sors la voiture de papa pour la mettre au propre, je cours à la boulangerie du coin chercher du pain et des croissants pour le petit-déjeuner, avant de me préparer à aller travailler. Ma vie est super rythmée à Sokodé, organisée à la minute près : Il fallait faire le maximum avant la prière de treize heure, rencontrer ce client avant la prière de quinze heure, rentrer à la maison avant la prière de dix-huit heures, manger après celle de dix-neuf heures, regarder le Journal télévisé, parler politique avec papa, puis regagner mes quartiers aux alentours de vingt-trois heures.

C’est quand même assez intéressant, mais l’accalmie ne fut que trop longue. Mes instincts de citadins commencent par refaire surface, et désirent s’imposer. Cette vie tranquille, rythmée, sans sensations fortes, sans virées nocturnes, cela ne me ressemblait point vraiment. Ce matin là, avant de me rendre à l’assaut de vie, je fis part de mes désirs inavoués à Ibrahim, mon plus dévoué cousin. « shuuuuuut, fit il ! On en reparlera à ton retour, le soir. Vas travailler, et qu’Allah fructifie tes avoirs » Amin, répondit-je, tout en plaquant mes paumes contre mon visage.

La nuit, tous les « chats » sont gris…

A mon retour, un peu épuisé, cravate dénouée, ceinture desserrée, je croise les miens assis à l’ombre de la mosquée, faisant les ablutions. Après les deux prières du soir, je convoque les cousins au salon, et tous étaient unanimes :

« Enfin, Aphtal, on te retrouve ! On croyait que tu ne sors plus, ou que tu n’as plus du temps pour tes cousins préférés. Bon, comme d’habitude, nous on est derrière toi. Aujourd’hui Vendredi, et ca tombe bien. il y a les fonctionnaires de Kara et de Bassar qui viennent passer le week-end ici, donc les boites sont bien animées et toutes les filles s’y rendent. Bon, voilà, nous, on peut rassembler 6.000 FCFA, et toi ? Quoi ? 20.000 FCFA ? Al hamdou lilaye ! Ca va être grave. L’entrée au Pentagone Night Club est à 1.000 FCFA, et 1.500 FCFA au Riviera. La ilah, cousin, on se retrouve ici après le diner d’accord ? Bon à plus ».

Ce n’est pas possible ! Quand je pense que pour bien réussir une soirée en boite à Lomé, il faut minimum 20.000 FCFA par personne, alors que 25.000 F pour une bande de six personne, c’était était largement excessif, à Sokodé, je me demande ce que je fous à la capitale.

J’étais déjà tiré à quatre épingles lorsque mes cinq cousins arrivent, tous arborant un boubou de prière blanc. J’allais m’écrier lorsque l’un d’entre eux me dit de faire pareil, afin de cacher ma sape, et passer inaperçu au quartier. Le boubou ne s’enlève qu’une fois devant le night club. Et cela marchait à merveille, tous les vieux et autres amis que nous croisons sur la route ne se doutèrent de rien, nous saluant respectueusement, nous comblant de bénédiction. Ah que voulez vous, difficile de passer inaperçu dans cette petite ville, lorsqu’on est fils du Docteur CISSE, Directeur Régional de la Santé.

Le Pentagone était presque plein, à notre arrivée. La musique était très forte, et les lumières trop tamisées ; les mecs étaient habillés d’une façon… et les filles étaient…en tout cas rien à voir avec celles de la capitale. J’étais à milles lieues de la civilisation. Pourtant, la débauche n’a point de frontière.

Toutes les belles kotokoli que je croisais le jour, et qui, difficilement répondent à mon bonjour, étaient présentes, cuisses dévoilées, seins battant l’air, et fesses mal cachées. Elles bougeaient dans tous les sens, et qui le voulait, pouvait malaxer à loisir, ces monticules de chair fermes et charnues. Bon, mes cousins et moi, étions bourgeois, alors, on s’assit à l’écart, dans de fauteuils « bourrés », attendant de se faire servir. Lorsque la serveuse arriva, je déchante très vite car rien de tout ce que j’avais demandé n’était accessible nulle part à Sokodé : Johny Walker, Dubonnet, Malibu, Whisky Cream Rien ! Jamais entendu parler. Par contre, ils avaient un important stock d’un breuvage excessivement alcoolisé. Ils l’appelaient « Kill me now ». La première gorgée me brûla les lèvres et faillit déchirer mon œsophage. Comment est-ce que des musulmans pouvaient avaler un truc pareil ? Mes cousins s’offrirent une respectable rasade, entamant sérieusement la bouteille de ce douteux breuvage. Je me contente d’un vin mousseux (un luxe pour eux, qui ne coûte que la bagatelle de 2.000 FCFA).

Impossible de passer inaperçus dans une boite de l’intérieur du pays, lorsqu’on a une table à l’écart, décoré d’un vin mousseux… Les saintes-ni-touche du jour, putes d’un soir, envoient une forte délégation nous tenir compagnie. Chacun de nous avait deux filles pour son confort. Suivez mon regard.

Après quelques pas esquissés, on leur annonce que nous allons dépenser le reste de notre argent au Riviera ! Le Pentagone se vida de la moitié de ses clients, instantanément. Il sonnait minuit lorsque le portier du Riviera nous ouvre respectueusement la porte. Le spectacle m’ébahit. La piste était noire de monde, imitant maladroitement les pas de la danse « Azonto ». Quelques couples étaient plaqués aux murs, par endroit, et on pouvait deviner ce qu’ils faisaient. La table à laquelle on s’installe était occupée par un couple enlacé, certainement en route pour le huitième ciel. Je reconnus tout de suite le fils de l’imam de l’une des grandes mosquées de Sokodé. On se salua du regard, sans gêne, car ce qui se faisait la nuit, appartient à la nuit. Certaines filles étaient quasiment nues, se baladant d’une table à l’autre quémander un verre d’alcool contre un rapide tripotage des mamelles ou des petites lèvres.

L’ambiance était électrique toute la nuit, jusqu’à trois heures du matin. Comme des cendrillons, les filles se succèdent aux toilettes, ressortant avec une longue tunique et une burqua. Le maquillage était refait, et interdiction formelle de les accoster. Les mâles commencent également à rentrer, et mes cousins me demandent de faire pareil. Je leur offre une dernière tournée, puis direction, la maison. Je me sentais revivre, et j’étais en joie lorsque je passais en revue tous les numéros de téléphones que ces dignes musulmanes m’ont glissé sans bavardages. Oh, je sens que je vais prolonger mon séjour dans cette ville.

Au-delà de la soirée…

Ce qui me fait à présent réfléchir, est le comportement des jeunes de Sokodé. Dans la journée, tous semblent dignes, irréprochables, insoupçonnables, bien éduqués, attachés aux valeurs morales, sociales et religieuses. Mais juste après la prière de 19h, tous sont méconnaissables. Il suffit de les attendre à la devanture des boites de nuits, des buvettes, ou des coins réputés appartenir « aux mécréants ».

Ce jour, en rentrant, tous ceux que j’ai croisés étaient en boubou blancs, avec un cure-dent coincés entre les lèvres, et un chapelet noué à la main, comme allant à la prière du matin. A la mosquée, j’étais debout entre mon père et un oncle, respirant à peine, pour ne point embaumer le lieu saint du parfum de ce liquide interdit et maudit. Qui trompe qui ?

Lorsque mon père me questionna sur mon haleine, je lui dis avoir abusé du bain de bouche Synthol. Point ! Et en lavant la voiture, ce matin, j’aperçu Maïmounat, qui se rendait candidement au marché. Sacré Maï qui faillit me faire pisser au Riviera, la veille. « Bébé, on dit quoi ? » ; « idiot, on se voit après 20h », me répondit-elle discrètement sans bouger la tête ! Comme quoi, le jour appartient à Allah, et la nuit, tous les coups sont permis.

Chers amis, moi je profite de mon séjour prolongé à Sokodé, mais vous, prenez soin de vous, et surtout, revoyez votre manière d’adorer votre Dieu.

J’ai dit !

The following two tabs change content below.
Aphtal CISSE
Togolais de nationalité, citoyen du monde par nature et juriste de formation. Les seules règles que je respecte sont celles que je me fixe moi-même! Et la première d'entre elles, est le RESPECT! Pour le reste, que les bénédictions soient!

8 réflexions sur “Lorsque tombent les voiles de la pudeur

  1. Ping : dut-src
  2. lol j’ai l’impression d’assister à une mission d’infiltration, déguisés comme vous étiez en personnes respectables avec vos boubous. Stratégie très ingénieuse pour passer inaperçu 😉

  3. Aphtal,ange le jour,démon la nuit.Tu as raison d’en profiter.On a qu’une seule jeunesse. Souvent,les fervents croyants-pratiquants comme toi d’une religion quelconque se lachent dans une ambiance festive entourée de jolies femmes.Comme ça tu fais les 400 COUPS pour te rendre en boite de nuit avec tes chers cousins.ALCOOL à GOGO…tant mieux si tu t’es bien éclaté.P.S.La configuration du blog est parfaite,faut pas la changer…

    1. Oh Rita, n’exagère pas non plus. Ange le jour, HUMAIN la nuit, c’est plus cool. Oh juste une soirée entre couz, ça ne tue personne, ou bien? Lol.
      Merci pour le tips, t’inquiète, je vais garder celui-ci. Merci encore, ma grande! T’es la meilleure

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.