Le mari, l’épouse, et la coépouse…

Polygamie. Image: Google

« Miva hô nam loooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooo »

Voilà le strident cri qui déchira l’épais tapis de calme qui s’était, depuis deux heures déjà, appesanti sur la bourgade de Cacaveli. Le noble astre solaire obligea même les intrépides gamins du voisinage à observer une trêve, sous la broussaille des clôtures environnantes. J’étais, quant à moi, étalé sur une natte dans l’arrière-cour, profitant d’un délicieux espace ombragé régulièrement balayé par un vent relativement frais. Les seuls bruits qui arrivaient jusque-là à me soustraire de ma torpeur, étaient les cris fanatiques que poussait madame sous des refrains mal rythmés du Congolais Fally Ipupa. J’essaye de soulever mon buste afin de mieux tendre l’oreille.

« Miva hô nam looooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooo », le cri repartit de plus belle. Plus aucun doute, la vie d’un honnête citoyen était en danger ; ou plutôt celle d’une honnête citoyenne, à en croire le timbre de la voix ; ou encore celle d’une citoyenne pas vraiment honnête, si l’on se fie à la situation géographique de la provenance des cris. Je vous explique brièvement : nous au quartier, ce n’est guère la première fois qu’une dame hurle de la sorte ; ce n’est pas la première fois que la vie d’une femme est mise en danger ; non, non, à Cacaveli, du lieu où j’habite moi, ce n’est pas la première fois qu’une femme, dans un instinct de survie, invite la pitié populaire sur elle. Bien, vous ne comprenez toujours rien, j’en suis certain.

Et si on plantait le décor ?

A côté de chez moi vit un couple relativement jeune (à peine la quarantaine ; il y a des couples de 20 ans de nos jours alors…). Cadre au sein d’une compagnie de transport maritime, Marc, le père de famille, plutôt un bel homme, fait partie de ces hommes qui, bien que mariés, assument leur insatiabilité au travers d’une abjecte infidélité. Et comme Dieu sait si bien faire les choses, ce genre d’homme n’hérite que de femmes qui deviennent, malgré elles, aigries, acariâtres et fort belliqueuses.

Mokpokpo, l’épouse de Marc, plus jeune, est une brave dame revendeuse de boissons gazeuses, dans ces échoppes communément appelées « Bas prix ». C’est une belle dame. Enfin, de visage. Oui elle a (ou avait) un joli visage couleur pain de Croquembouche ; de petites épaules soutenant de petits bras. Un petit corps pour un être frêle, en apparence. Uniquement en apparence, car, malgré la petitesse de son corps, Mokpokpo accomplissait des besognes exceptionnelles. Elle avait toujours réussi à tenir loin de chez elle, toutes les femmes qui tournaient autour de son mari, aux termes de violentes bagarres desquelles elle sort toujours gagnante. Moi personnellement je ne l’aime pas, car elle m’a une fois refilé une boisson frelatée du Nigeria ; probablement un truc avec du chanvre indien. Nous y reviendrons.

Faits d’armes les plus spectaculaires :

  • L’étudiante : une étudiante en sociologie qui passait au quartier, attendre Marc dans un bar à côté, pour encaisser son argent de poche. Un soir où elle attendait encore Marc, dans le même bar, devant une bouteille de bière, Mokpokpo débarque, la bat si violemment, que l’étudiante s’enfuit sans son tissage, son tricot, et ses chaussures. Elle ne serait plus jamais revenue au quartier, à ce qu’il paraît.

 

  • La secrétaire : une dactylographe, pour respecter la vétusté des équipements dans notre administration publique. Belle comme un personnage de Disney, elle attendait Marc, sans le savoir, dans la boutique de la femme de celui-ci. Dès qu’elle reçut l’appel de Marc, Mokpokpo lui bondit dessus comme un couguar, lui griffe le visage, et la saupoudre de talc « bébé & maman », avant de la foutre dehors.

 

  • La stagiaire : la pauvre. En stage dans la compagnie de Marc, et étant dans le même quartier, elle venait chaque matin à la maison profiter de la voiture de Marc, et se faisait déposer chaque soir, après le boulot. Des rumeurs ont commencé par circuler, puis un soir, elle traîna un peu trop dans la voiture déjà à l’arrêt de Marc. Mokpokpo ne l’a pas loupée. Cet épisode devra figurer dans son rapport de stage, j’en suis certain.

 

  • La gérante de cybercafé : voilà une autre qui offrait à Marc autre chose qu’un forfait Internet. Le jour où Mokpokpo surprit le pauvre quidam caressant la calvitie de son homme, la connexion Internet a quitté le quartier. Suivez mon regard.

 

  • Marc himself : voilà monsieur qui s’est mis à faire du jogging matinal avec moi, chaque matin. Sauf que lui s’arrête au niveau de la cour d’appel, pour s’éclipser avec une jeune revendeuse d’orange. Je n’ai jamais su à quels types d’exercices physiques ils se livrent. Mais tout est bon pour brûler des calories. Ce sport a continué jusqu’à un certain samedi où Marc est rentré de son sport avec un parfum inhabituel. Tout le monde rentre du sport en sueur, toi tu rentres embaumé ? Scène de ménage grandeur nature.

Dommage pour ceux qui vivent du mauvais côté de Cacaveli. Coucou, Roland.

Je disais donc que Mokpokpo a fini par se voir attribuer le triste sobriquet de « Gakpokoko » ; entendez par là, une personne faisant de l’haltérophilie. Redoutée par tous, et surtout par toutes. Quand on est femme à Cacaveli, il ne fait pas bon de saluer, sourire, discuter avec Marc. C’est presque un crime de lèse-majesté, difficilement pardonnable. Et quand on se fait « condamner » par Mokpokpo, on garde les stigmates pour longtemps.

Depuis, aucune pimbêche ne se la ramène au quartier. Marc était « casé », même si on pouvait soupçonner qu’il se livre à ses basses besognes quelque part, en ville, ou même hors de la ville. Mais au moins, au quartier c’est redevenu relax ; Mokpokpo a su arracher le respect de son bougre de mari. (oui, il faut une bonne dose de mépris pour draguer d’autres femmes au nez et à la barbe de son épouse). Ambiance bon enfant, au sein du ménage et dans le voisinage. Jusqu’à cet instant où ce cri de désespoir fut poussé.

Vous le savez sans doute, je ne me mêle jamais des petites bagarres du quartier. Je veux dire JAMAIS. Mais, sait-on jamais ; il paraît que le mal triomphe parce que les gens bien ne font rien. J’ai alors bondi de ma natte pour avoir idée de ce qui se passe et, en cas de besoin, apporter assistance à personne en danger.

La scène du crime ?

Juste à la devanture de la boutique de Mokpokpo, à trois centaines de mètres de sa maison. Une belle dame à forte corpulence, élancée comme Adébayor, avec de larges épaules au bout desquelles pendent de puissants biceps de pileuse de foufou. L’image n’est en rien exagérée, quand on a vu la façon dont cette « Goliath » a emprisonné le visage de Mokpokpo sous son aisselle, pour le lui pilonner.

Les coups pleuvaient à un rythme régulier, serré, avec une intensité redoutable. De temps à autre, elle desserrait l’infernal étau, afin de permettre à la malheureuse d’inspirer un peu d’air, ou de crier à l’aide. Les témoins de la scène hésitaient un peu à intervenir, soit par peur de l’agresseur, soit par envie d’assister à la magistrale correction de celle qui a longtemps semé la terreur dans le quartier.

Mokpokpo fut transformée en vulgaire tam-tam bamiléké sur lequel se joue un air de vengeance et d’agacement de maîtresse n’arrivant plus à se contenter d’instants volés d’un homme volage. Puis se mirent à voler des trucs de femmes, que la décence interdit de citer ici. Mais puisque vous insistez : perruques, corsage, soutien-gorge, pagne, jupe, collant, culotte… Mokpokpo fut projetée au sol tel un vulgaire fagot de bois de Niamtougou, roulée dans le sable comme on roule un pneu Toyota quand on a cinq ans, molestée comme on s’amuse avec de la pâte à modeler quand on a eu la chance de faire la maternelle

La dame finit par laisser Mokpokpo aux bons soins de sauveurs un peu trop moqueurs, pour rentrer dans la maison de Marc. J’ai eu peur, j’ai voulu appeler la police, pensant que Marc aussi était en danger. Avant de réaliser que je n’avais pas assez d’unités (malheureusement dans ce pays, les numéros d’urgence ne sont pas gratis), le garage de la maison de Marc s’ouvre pour laisser sortir la voiture de celui-ci, avec à ses côtés la boxeuse de tout à l’heure.

Quelqu’un dans la foule a sifflé « donc, Mokpokpo aussi peut avoir coépouse ; je peux mourir en paix ». J’ai ri ; quand je suis rentré rejoindre ma femme, je lui ai juste dit, « bah chérie, tu boxes une de mes amies, je drague une ceinture noire. Point ».

Eyi Zandé !

The following two tabs change content below.
Aphtal CISSE
Togolais de nationalité, citoyen du monde par nature et juriste de formation. Les seules règles que je respecte sont celles que je me fixe moi-même! Et la première d'entre elles, est le RESPECT! Pour le reste, que les bénédictions soient!

13 réflexions sur “Le mari, l’épouse, et la coépouse…

  1. Aphtal les Francais ont Moliere on peut se vanter de t’avoir… J’exagere peut etre un peu mais ce billet est tres bien fait…enfin… au moins autant si ce n’est que les précedents. Chapeau mec.

  2. Chapeau pour ce billet, tu as fait rire tout le bureau. Quant à Mokpokpo j’imagine à quel point elle détesterait la chanson « johh bree » de Serge Kassi. Tout comme John bree a rencontré garçon, elle a rencontré elle aussi femme. Mkl

  3. Félicitation pour cette description brillante.
    J’ai beaucoup ri et surtout appris quelque chose sur votre quartier.
    Dites à madame qu’elle ne risque rien en battant une de vos amies, vous ne risquez pas non plus d’aller chercher ailleurs.
    J’ai beaucoup ri

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.