Ces canevas de réussite à revoir

Bien le bonjour à vous chers lecteurs ! Je vous espère prospères à tous égards…

Depuis cette histoire de Couchsurfing, je n’ai plus vraiment eu de discussions argumentée, avec mes frères. Mais bon, je n’ai plus des envies de meurtre alors je suis redevenu fréquentable. [Ceci est un vieil article rédigé en 2014, mais remis à jour.]

La semaine passée donc, Mohamed, l’un de mes petits frères, me rejoint dans ma chambre alors que je finissais une lecture imposée par la galère ambiante qui suit généralement les périodes de fêtes. Il tergiverse une dizaine de minutes, avant d’engager une discussion qui retient mon attention. Sa question était toute simple : Où comptais-je acheter mon terrain plus tard ? Quel type de maison ai-je envie de construire ?

Vous savez, ces questions existentielles qui vous obligent à vous projeter de 10 ans dans l’avenir, alors que vous éprouvez des difficultés immédiates. C’est drôle, je m’étais également posé la question quand j’avais son âge. J’ai eu un rictus en repensant à ma conception de la chose, à l’époque. Je lui ai retourné la question, histoire de savoir ce qu’il avait en tête lui. Sa réponse ?

« 

Tchalé, Moi j’ai hâte de quitter cette maison ; je me tape deux bons lots pas loin de Zanguéra ; c’est loin de la ville, c’est calme et plein d’opportunités. Je me construis une belle maison à étage pour moi et mes enfants, et je prévois quelques chambres à louer, pour m’assurer une source de revenus mensuels.
Et puis, on sera là-bas tranquille ; pas de soucis, pas d’oncles qui débarquent sans prévenir, pas de tante qui vient regarder dans la marmite de ta femme, pas de petits neveux qui viennent mendier, rien de tout ça. Tranquille. Vivre tranquille.

»

Bref, le rêve togolais. Des aspirations tout à fait censées et nobles. Quel jeune homme bien né ne penserait-il pas à quitter le giron familial pour créer sa propre cellule ailleurs ? Eh bien, j’ai tranquillement refermé le livre de Gérard Zwang que je lisais, vidé mon verre d’Awooyo, afin de mieux réfléchir à ma réponse.

Et ma réponse, je l’avoue est assez nuancée, selon qu’on soit issue d’une famille polygame simple, d’une famille polygame à problèmes, d’une famille monogame simple, d’une famille monogame à problèmes, d’une famille… Bref, vous aurez compris, les schémas ne se ressemblent pas.

Et si vous cherchez à savoir dans quel schéma s’inscrit le raisonnement de mon petit frère, ou mon raisonnement à moi, eh bien nous sommes d’une famille méga polygame, sans problèmes [pour le moment]. Et j’insiste sur le « pour le moment », car seuls certains pourront comprendre. Ne nous dispersons pas, cependant.

Quitter le gîte familial est un must. A partir d’un certain âge, la chambre du collège devient exiguë, la chambre d’étudiant devient inadaptée ; quand on commence par assumer certaines responsabilités, la garçonnière n’est plus du tout indiquée ; surtout pour une vie à deux, quand on se met en couple. Couper certains cordons devient tout simplement obligatoire.
Mon problème se situe dans la manière et les conditions de quitter le cocon familial pour voler de ses propres ailes.

« Moi j’ai hâte de quitter la maison »

Je l’ai expressément mis en exergue dans la réponse de Mohamed, pour rebondir dessus. Le mot qui peut résumer cette phrase est « précipitation ». Si nous sommes d’accord qu’en matière de plan de vie, il ne faut pas se précipiter, nous tergiverserons néanmoins sur le « quand quitter la maison familiale ».

Comme je l’ai dit au départ, les schémas diffèrent. Certains quittent la maison familiale parce qu’on les a mis dehors (mon père m’a mis à la porte plusieurs fois, si vous voulez savoir); certains parce qu’ils viennent d’avoir un certain âge (être en serviette et croiser ses parents dans le couloir, en allant prendre sa douche…); certains parce qu’ils veulent éviter toute rixe avec les autres frères (les bagarres et autres dans les maisons familiales à Cacaveli hein…) ; d’autres parce qu’ils partent étudier ailleurs, parce qu’ils viennent d’avoir un emploi ;  d’autre encore parce qu’ils ont juste envie de faire comme leur camarade de même âge.

Et très souvent, la question qu’on murît le moins est:

Quitter la maison familiale pour aller où ?

Bernard, un ami, est un jeune employé qui s’est pris une villa dans une des nouvelles cités en construction grâce à un prêt immobilier. Quand il a commencé par travailler, il a encore vécu plusieurs années dans la maison familiale, malgré son nouveau train de vie.

Mocktar, un autre ami, a quitté la maison familiale dès son premier emploi, pour prendre une petite villa dans une petite cour commune en location. Il a acquis un terrain quelque part (il n’y a plus de terrain à Lomé, en tout cas), grâce à un prêt.

Gildas, un autre ami à moi, vient de regagner la maison familiale après l’avoir quitté il y a deux années pour une cour commune dans laquelle j’éprouve des réticences à lui rendre visite.

En fait, Bernard et Mocktar ont le même âge, le même salaire, car travaillant à des postes similaires dans la même boite. Donc, à rémunération égale, Bernard vit dans une cité, avec tout ce qui va avec (hôpital privé select, école privée selecte, centre commercial select, piscine selecte…bref, niveau de vie select avec dépenses selectes.). Bien sûr il est sous prêt, mais au bout de quelques années (quoi, 20 ans au plus ?), il sera plein propriétaire de sa villa, avec titre foncier, dans une cité… Au même moment, Mocktar payera son prêt pour un terrain nu. A la fin de son prêt, il devra en lancer un autre, pour débuter la construction, ainsi de suite…jusqu’au jour où, soit la construction soit complètement terminée (finition, eau, électricité…), soit il soit fatigué de payer le loyer et décide d’emménager dans la maison comme ça, en espérant [vouloir/pouvoir] finir après.

Je préfère ne pas dire que d’ici 20 années, l’un et l’autre pourront se marier, pourront avoir des enfants, et tout ce qui pourra aller avec.

Gildas quant à lui, fut fatigué de payer pour une pièce dans une cour commune où le proprio n’a de respect pour personne, et où les [nombreux] voisins n’offrent aucun répit ni aucune quiétude. Mon frère, mieux tu rentres à la maison payer les factures d’électricité et avoir la paix du cœur.
Vous l’aurez compris, les schémas de vie ne sont point identiques.

Après, il faut être prêt.
Pour beaucoup, nous quittons la maison parce qu’on ne veut plus avoir à rentrer avant une certaine heure ; on ne veut plus avoir à justifier ses fréquentations ; on ne veut plus avoir peur de ramener telle fille à la maison ; on ne veut tout simplement rendre compte à personne.
Se mettre à son propre compte, c’est être prêt à ne rendre de compte à personne d’autre qu’à sa conscience ; c’est être capable de faire le tri dans ses fréquentations ; c’est être capable de se faire violence et rigueur pour avoir un certain rythme de vie quelque peu normal ; c’est devenir son propre père et sa propre mère, à défaut d’être père et mari pour d’autres êtres.

A ma réponse à l’endroit de mon petit-frère, j’ajoute mon désarroi face à l’obsession du togolais de s’acheter un terrain vaille que vaille. Quelle que soit sa bourse, le togolais veut être propriétaire d’un lopin de terre. A croire que c’est signe d’accomplissement ou de réussite. Je disais à mon frère, qu’un prêt est plus utile lorsqu’il est investi dans l’éducation que dans l’acquisition d’un terrain. Il a ri. Mais je l’ai compris. Le jour où, entre acheter du ciment et envoyer son gosse dans une très bonne école, il aura à choisir, il rira moins. Et j’espère qu’il fera le meilleur choix.

La notion d’accomplissement est relative ; l’aune de la réussite sociale ne pourra être universelle. Elle est sujette au point de départ de chacun, et à son arrivée. Mais je reste convaincu d’une chose, à un certain moment, il faut partir. Un peu comme la graine qui meurt avant de germer, un peu comme la main qui donne afin de recevoir, Le bon moment ? A chacun de le déterminer.

Eyi zandé.

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Aphtal CISSE
Togolais de nationalité, citoyen du monde par nature et juriste de formation. Les seules règles que je respecte sont celles que je me fixe moi-même! Et la première d'entre elles, est le RESPECT! Pour le reste, que les bénédictions soient!

5 réflexions sur “Ces canevas de réussite à revoir

  1. C’est un intéressant thème que tu traites là.

    Partir ? Nous sommes de plus en plus nombreux à ressentir ce besoin. Quitter le nid pour enfin pouvoir voler de ses propres ailes. Envies de liberté, de débauche ou d’accomplissement personnel, cela varie d’un quidam à un autre. Le blocus est essentiellement financier. Difficile de partir quand dans ses poches c’est le Sahara.

    Le prêt immobilier : la solution salvatrice ?
    Ce prêt étant un crédit à la consommation, il est par ce fait improductif. Il est selon MOI mieux de construire et d’aménager sa maison sur fond propre. Mais ceci est tout un autre débat.

    « Je disais à mon frère, qu’un prêt est plus utile lorsqu’il est investi dans l’éducation que dans l’acquisition d’un terrain »

    Tchalé, il est mieux d’être illettré dans une grosse villa que d’être l’homme le plus instruit sur terre dans un taudis hein.

    L’éducation c’est le futur dit-on.

    Ma parole est tombée !

  2. partir ? bof, je sais pas… j’ai 32 ans et je vis dans une garçonnière chez mes parents (la chambre d’étudiants)… alors, partir…, non, je suis minimaliste, je ne me sens pas à l’étroit… le bonheur ne se trouve t-il pas dans les choses simples… faites pas comme moi, je suis un salaud, lol !

  3. Très bel article. C’est une chose normale de chercher à « quitter la maison », devenir libre mais la question est de savoir si l’on est vraiment prêt à partir. J’ai beaucoup aimé.

  4. Investir dans l’éducation est dix fois mieux qu’être propriétaire… J’en connais qui ont vendu maison pour l’avenir de leur enfant… Dieu seul sait combien de maison cet enfant leur a rapporté…….

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