Les togolais courent après le Jackpot…

Jackpot (MorgueFile)

Vendredi dernier, aux alentours de treize, à l’heure où les muezzins s’égosillent pour l’appel à la prière, à cette heure là où les bons musulmans s’arrosent d’eau pour se purifier et répondre à l’appel d’Allah, à cette heure où le soleil, dans toute sa gloire brille de mille feux, je pénètre dans un maquis du quartier, histoire d’avaler rapidement quelque chose, pour tromper la faim qui me tenaillait depuis déjà trois heures !

On m’apporte ma commande : quelques boules d’akumê, accompagnées de sauce d’épinard. Je n’ai pas eu le temps de dévisager tout ceux qui occupaient la salle, mais celui qui était en face de moi, était un peu excité, l’air gai et joyeux, attendant sa commande à lui : six magnifiques boules de pâte d’igname pilée, délicieusement serrées les unes contre les autres, toutes baignant dans une sauce jonchée de nombreux morceaux de viandes de mouton. Plus tard, on lui apporte une grande bouteille de bière, et une bassine pour sa toilette. N’allez pas voir de la jalousie hein, mais j’ai déploré que cet homme ait été l’objet d’attention particulière ! Mais bon, que voulez-vous ? Le CFA force le respect.

On mangeait en silence, sans se dévisager, sans se soucier de qui que ce soit. J’avais du mal à terminer mon plat, car la sauce était trop épicée ; mais il fallait se nourrir, se contenter de ce qu’on a, ne pas regarder dans le plat de l’autre avec un regard jaloux ou envieux, ne pas se montrer ingrat envers le créateur, pourvoyeur de pâte et de sauce épinard. Je marque une pause, pour avaler mon jus d’orange, lorsqu’un autre bonhomme fait son entrée dans le maquis. Il était un peu baraqué, et se distinguait à cause de son accoutrement : il est en tenue militaire. Difficile de déterminer le corps ou le régiment auquel il appartient, au Togo c’est le désordre alors, militaire c’est militaire !

Le nouvel arrivant se dirige vers ma table, s’approche, dévisage mon voisin d’en face, puis l’attrape par le col de la chemise :

« Imbécile ! Tu es venu manger, ou bien ? Tu es venu manger non ? Lèves-toi ! Tu vas vomir tout ça tout de suite, imbécile », entame le militaire, d’une voix grave, et autoritaire.

« Pardon chef, calme-toi ; on va s’entendre dehors ! Calme-toi, non à la violence. Pardon chef ! Pardon calme toi ».

Le gars qui mangeait si bien tout à l’heure et qui me narguait avec ses claquements de dents sur les morceaux de viandes, se confond en excuses, et se met à demander pardon ? Super ! J’ai de la chance : On coffre un voleur devant moi ; on arrête un malfrat sous mes yeux : Voilà ce que Basile Niane appelle « le blogueur en situation » ! Sauf que ma situation à moi ne me permet pas de prendre ni photo, ni vidéo, ni enregistrement sonore ! Je défie même Ziad, le boss de l’atelier des média, de faire des photos d’un militaire togolais dans l’exercice de ses fonctions ! Suivez mon regard !

Personne n’a vraiment bougé, quoique tous soient curieux et inquiets. La tension montait visiblement entre les deux belligérants : le militaire qui tente d’entrainer le gars dehors, ce dernier qui résiste et en appelle à l’arbitrage des témoins de la scène.

A mon grand étonnement, deux autres gars qui mangeaient au fond de la salle se lèvent, puis demandent au militaire des explications, en lui enjoignant de lâcher sa « prise » ! Eh, togolais a évolué hein ! Ah oui, à Cacaveli, on s’en fout de béret vert ou de béret gris, désormais. Il nous faut des explications pour faire quoi que ce soit ! Le pauvre, rasséréné par la promptitude des occupants de la salle, tente alors d’expliquer le litige qui l’oppose au corps habillé. Le militaire n’avait pas vraiment envie qu’on sache ce qui s’est passé. Lui voulait juste emmener le gars et lui régler son compte, incognito ! C’était sans compter sur les témoins de la salle. Bon moi aussi je me lève, me rince les mains pour me joindre à la petite foule. On a réussit à les calmer, et le gars se met enfin à raconter son histoire !

Voilà en fait ce qui s’est passé :

Koumagan, le gars qui mangeait allègrement devant moi à l’instant, et qui me narguait avec ses viandes là, est un « expert » en loterie ! Il a le don de toujours deviner les numéros gagnants avant le tirage. Et en toute magnanimité, au lieu de jouer lui-même ces numéros, il préfère les revendre au plus offrant. « L’heureux gagnant » n’aura qu’à jouer lesdits numéros et voilà. Ses exploits l’ont précédé, et c’est là que le militaire a voulu arrondir ses « faims de mois », en achetant à 20.000 FCFA, des numéros censés lui faire gagner « 45.000 fois la mise ». Apparemment, les choses ne se sont pas vraiment bien passées, le militaire y a brûlé une partie de son salaire, et vient surprendre Koumagan, en train d’avaler une nourriture que lui, ne pourra pas s’offrir, ce mois ! Voilà ! Se sentant abusé, le militaire décide de se faire justice. (J’ai l’impression de faire un commentaire d’arrêt! Ah, nostalgies)

« C’est la loterie, c’est la chance, Chef ! C’est pas de ma faute, rien n’est sûr à 100%, je m’excuse », dit Koumagan, pour faire sa conclusion ! « Je vais te gifler, imbécile ! C’est aujourd’hui que tu sais que c’est la chance ? Voleur ! Allez, viens on va aller au camp, c’est ta chance aussi », réplique le militaire, les yeux rouges de colère.

Les aînés interviennent une fois de plus, pour calmer le militaire. On propose une issue à Koumagan, qui consiste à rembourser intégralement la victime, si celle-ci accepte d’abandonner toute action contre lui. Oh très rapidement il sort 20.000 FCFA de sa poche, et les tends au militaire, qui disparait aussitôt, après avoir proféré des menaces et remercier les médiateurs.

Ah la loterie, cette activité budgétivore

Je ne maîtrise pas du tout les rouages de la loterie, ici ! Je sais qu’il y a des tirages Loto Sport, loto Benz, Loto Diamant, Loto Scholaris, PMU… Chaque début de semaine, à la télé, une jolie nana compte cent boules numérotées, dans une machine, et puis après, cinq boules tombent, et voilà ! Pour le reste, je n’y pige que dalle. J’ignore comment se font les paris, ni la distribution des gains ! Je ne sais pas non plus comment cela se passe dans vos pays, mais une chose est sûre : Ce truc est très aléatoire. Ce qui est triste, c’est que nombreux sont ceux qui y sont accros, qui n’arrivent pas à arrêter, qui ont du mal à comprendre qu’ils sont des milliers à tenter le gros lot, et que les combinaisons sont vraiment innombrables et improbables. Certains se privent du nécessaire, pour jouer à la loterie. Plus ils le ratent, plus ils récidivent. Ah sacré jackpot.

Je profite du calme retrouvé pour terminer mon plat de pâte de maïs, et prendre part à la discussion qui va s’en suivre, certainement ! On raille le militaire, on lui reproche son amour du gain facile, on conseille à Koumagan d’être beaucoup plus prudent dans « sa profession ».  C’est en partant que Koumagan me hèle :

« Hé, petit, je suis sûr que tu n’aimes pas la loterie, mais j’ai senti que toi tu as plus de chance qui t’entoure que ce soldat. Ecoute, j’ai trois numéros, très sûrs, je te jure ! Je te le fais gratis. Donne mille francs, et demain matin, fait une mise de 500 FCFA, tu verras ! »

J’ai secoué la tête et me suis éloigné du salaud. On aurait dû laisser le militaire l’emmener ! Un peu de correction ne fera de mal à personne, dans ce pays où tout le monde essaie de vivre par tous les moyens, même en essayant de dompter le hasard.

J’ai dit !

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Aphtal CISSE
Togolais de nationalité, citoyen du monde par nature et juriste de formation. Les seules règles que je respecte sont celles que je me fixe moi-même! Et la première d'entre elles, est le RESPECT! Pour le reste, que les bénédictions soient!

8 réflexions sur “Les togolais courent après le Jackpot…

  1. Toi aussi tu cours après le JACKPOT,hein Aphtal?chacun peut jouer aux jeux de hasard mais de temps en temps et avec des toutes petites sommes sans se ruiner. Qui tente rien n’a rien.Dans la vie,on ne sait jamais.Tout le monde a sa chance quoi.Defois il n’y a pas de hasard.

  2. Quelle histoire passionnante ! Comment peut-on imaginer qu’une personne puisse deviner des numéros gagnants et en plus qu’elle soit si « généreuse » qu’elle les vendrait à vil prix, plutôt que de les garder pour elle ? Quelle crédulité !

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