Fola, la pomme et le diable.

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20h40.

Le dîner était servi depuis une dizaine de minute, et Fola se met à s’impatienter, à la vue de Marc qui s’attardait devant le journal télévisé. Elle n’arrivait toujours pas à comprendre la lassitude de son mari envers un plat cuisiné avec tant d’empressement. Elle regarde successivement Marc et la télé, avec une lueur de déception mélangée à un peu de confusion.

Voilà bientôt deux mois que son mari se montre si froid, si distant, si absent. Marc ne lui parlait plus trop. Il rentrait désormais tardivement du travail, regardait le journal de la télévision nationale avec une attention qu’on ne lui connaissait pas. Il consultait plusieurs fois son téléphone même à table, brisant ainsi la règle de la maisonnée, qui interdit tout usage de téléphone, lorsqu’ils sont ensemble, à la maison. Il était tout simplement…différent. Fola a beau insister, Marc demeurait muet comme une carpe sur ce qui le tracassait.

Marc pose enfin la télécommande sur la petite table centrale, puis se dirige d’un pas nonchalant vers la table à manger. Il force un sourire à l’endroit de son épouse avant de s’asseoir. Il rend grâce puis se met à ingurgiter machinalement son repas. Du riz. Il mangeait sans grand appétit ; de petites bouchées consciencieusement mâchées avant d’être avalées. Il n’a  pas sorti son regard du plat, et ne s’est même pas rendu compte que sa femme le regardait, intriguée, tracassée. Il vide son verre de jus de gingembre, pour retourner s’affaler dans le canapé, devant la télé.

Fola n’a pu toucher à son plat. Elle chasse rapidement une larme naissante, inspire profondément puis d’un pas décidé, marche vers son mari. Elle s’installe à côté de celui-ci, et se blotti contre son flanc droit. Elle prend la télécommande afin de réduire le volume du poste téléviseur.

Chéri, entama t’elle, tu as quoi ?
Je t’ai déjà dit qu’il n’y a rien.

Déçue, elle s’en retourne ranger la table, puis va se coucher, après avoir vérifié que leur fille dormait. Incapable de dormir, elle se met à repenser à tout ce qui se passe entre son mari et elle, depuis deux mois. Ce désintérêt soudain pour la vie de famille, cette froideur, cette distance…très souvent n’ont qu’une seule source : l’infidélité. Marc voit-il une autre femme ? Pour sûr, quelque chose ne va pas ; quelque chose tracasse son homme. Quoi ? Celui-ci ne veut rien lui dire.

Marc, à nouveau seul devant la télé, se remet à réfléchir. Deux mois déjà qu’il ne fait que ça. Deux mois déjà qu’il explore les pistes, jauge la menace, et planche sur la démarche à suivre. Deux mois déjà qu’il ne dort plus convenablement. Bref, il y a deux mois qu’il a découvert qu’il était sur le point de perdre une chose chèrement acquise. Et cela lui est inconcevable. Il lui faut éviter le pire. Il y allait de l’intérêt supérieur de sa famille.

                           *

Ce jour-là, j’étais avec le Pasteur de ma paroisse, afin d’avoir son avis sur un problème qui me tenait particulièrement à cœur. Nous étions dans son petit bureau, l’horloge affichait dix-neuf heures passées de  quelques minutes. Le silence qui régnait dans le bureau pendant que l’homme de Dieu réfléchissait à sa réponse, n’était troublé que par l’appel mélodieux du muezzin de la petite mosquée à une rue plus loin de la paroisse. Le catéchiste se met à articuler sa réponse lorsqu’entra sans crier gare, une femme à bout de souffle

Fola s’assit lourdement sur la chaise à côté de moi sans m’accorder le moindre regard. Elle salua le catéchiste entre deux sanglots, puis se mit à raconter une histoire qu’on avait du mal à suivre, à cause des pleurs et de l’essoufflement. Lorsqu’elle réussit à se calmer enfin, tel fut son résumé :

Mon mari me trompe. Il voit une autre femme. Il ne mange plus à la maison, il ne me parle plus, il ne me fait plus l’amour. Je n’en peux plus.

Où est ton mari en ce moment, s’enquit le pasteur ?
Dehors avec sa maitresse, certainement ; il n’est pas encore rentré.

Confus, j’ai voulu m’en aller, les laisser seuls. Mais le Pasteur m’en dissuada, d’un regard. Il obtint le numéro de Marc, puis l’appela. Le premier appel resta sans réponse. Marc ne put décrocher l’appel qu’à la troisième tentative. La conversation fut brève. Le Pasteur lui demanda de passer à son bureau le plus tôt possible. Dix minutes plus tard, Marc fait également son entrée dans le petit bureau mal ventilé du pasteur. Il nous dévisagea tous, avant de poser son postérieur sur une chaise, sur invitation du maître des lieux.

« Bâtard-là », ai-je pensé.

Les salutations sont rapidement effectuées, le pasteur plante le décor, puis donne la parole à la femme, en premier lieu. Fola reprit mot à mot son discours de tout à l’heure. A la fin de son réquisitoire, parole fut remise à Marc pour sa plaidoirie.

Pasteur, j’avoue que cela me mets un peu mal à l’aise mais voilà ce qui se passe réellement : quand j’ai commencé par travailler, j’ai essayé de mettre ma famille à l’aise, dans tous les sens du terme,  et ma femme peut en témoigner. Il y a huit mois, j’ai réussi à acheter un terrain, et le vendeur a accepté que je paye en plusieurs tranches. Entre temps, l’accouchement de ma femme a fait que j’ai mis un arrêt au payement des frais du terrain. Il y a deux mois de cela, je me suis rendu sur le terrain avec quelques jeunes, histoire d’ôter les hautes herbes, et comme vous savez, prouver qu’il y a déjà quelqu’un dessus. A notre arrivée et à mon grand étonnement, je trouve une construction en cours sur mon terrain. Un chantier d’une villa. Les fondations sont faites, et les murs sont déjà au niveau de ma taille.
Mon vendeur m’a juré sur tout ce qu’il avait de sacré, qu’il n’a revendu le terrain à personne d’autre. Pourtant, les travaux en cours ne sont pas miens. Actuellement, la construction est à l’arrêt, et depuis, je me rends sur le terrain pour guetter le moindre ouvrier, et connaître l’identité de la personne qui ériget une villa sur mon terrain à moi. Mais rien, personne. Comment voulez-vous que je me sente dans ces conditions ? J’ai demandé conseil à des huissiers et avocats, mais leurs avis ne concordaient pas.
Hier j’en ai discuté avec un ami, et il m’a proposé une solution radicale…

J’étais là en train de secouer la tête en me disant « femme deh ! Vrais soucis sur le monsieur, elle accuse d’adultère. ». Sans y être invitée, la femme prend la parole toute affolée :

Chéri, j’ai effectivement vu le reçu provisoire d’achat de terrain. J’ai attendu plusieurs semaines, tu ne m’a rien dit à propos. Grâce au plan de situation, je suis allé connaître le terrain que tu as acheté. C’est au moment où je t’ai parlé de ma probable augmentation salariale. On nous a accordée des primes de fin d’année au boulot. J’avais assez d’économie, vu que c’est toujours toi qui gère tout à la maison. J’ai alors décidé de lancer la construction d’un petit truc sur le terrain pour te faire une surprise, une fois que… Marc, c’est moi qui ai lancé la construction sur ton terrain.

« Oh Shit », ai-je pensé ! Le pasteur demeurait silencieux, et regardait le couple, incrédule.

Pourquoi as-tu fais ça ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit, pourquoi, reprit Marc?
Je voulais te faire la surprise, je sais que tu as assez dépensé ces derniers mois. Je ne voulais surtout pas que tu sois victime d’une double vente, en laissant le terrain nu. Donc dès que j’ai eu le devis, j’ai lancé les travaux. Mais… Oh seigneur…
Marc, fit le pasteur, pourquoi n’as-tu rien dit à ta femme, depuis le début ?
Pasteur, je voulais lui en parler après avoir payé la totalité du prix du terrain. Je voulais… Oh Seigneur.
Et… Marc, quand tu dis que ton ami t’a proposé une solution radicale, il s’agit de quoi exactement, demanda Fola.
Seigneur, répondit Marc en éclatant en sanglot.
Il y a quoi, reprit le Pasteur.
Comme le constructeur était inconnu, on a décidé aussi de démolir la construction sans se faire remarquer, pour remettre le terrain à nu, parce qu’on sait tous comment ça se passe, avec la justice, dans ce genre de choses.
Marc et Fola pleurèrent de concert. Une bonne dizaine de minutes. « MERDE », ai-je encore pensé. Quand ils se ressaisirent, le Pasteur prit la parole :

Vous voyez, dans le Jardin d’Eden, le serpent vint s’adresser à la femme en l’absence de Adam. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait pendant qu’ils étaient ensemble ? Pendant ce temps, Adam était où ? Chercher à manger ? Trouver du bois mort ? Chercher une autre femme ? Mais est-il que le diable ne s’est introduit qu’au moment où Adam fut loin d’Eve.
Pourquoi Eve n’a-t-elle pas attendu le retour d’Adam pour lui présenter la pomme, afin qu’ensemble, ils décident de quoi en faire ? Pourquoi en a-t-elle directement mangé, en l’absence de son Homme ? Pourquoi Adam se contenta de manger quelque chose à lui présenté par sa femme, sans trop de résistance ?

Moment de silence…

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Les jeunes, reprit-il, moi-même je n’ai pas les réponses à ces questions. Mais je sais une chose, Marc, si tu laisses Fola seule, si tu prends tes distances, si tu t’éloignes d’elle, si tu lui cache des choses, le diable l’approchera, lui présentera une pomme, sous forme d’amant, d’amies, de salaire, d’augmentation, de primes, ou tout ce que vous voulez. Elle croquera cette pomme en ton absence, en dépensant cet argent sans ton avis. Et comme par un quelque orgueil déguisé en intention noble, elle t’aurait caché ses desseins, ses plans, son chantier. Et comme tu refuses de te rapprocher de ta femme en lui confiant tes tribulations, tu iras détruire ce qu’elle a construit.
En fait, vous deux, aurez tout simplement détruit l’ouvrage de vos vies, parce qu’à un moment, vous avez voulu faire cavalier seuls. Le mariage suppose une équipe, une unité ; une présence, un dialogue constant, un partage sans cesse. Ce que vous venez de faire, vous auriez dû le faire depuis, sans recourir à moi ou à quelque personne. Vous n’avez besoin de personne pour parler, échanger, discuter, dialoguer. Vous cherchez à vous surprendre l’un et l’autre ? Cela est bien. Mais on peut toujours dire à l’autre « je te réserve une surprise », surtout quand celle-ci est si grande. Vrai ou faux ? (…)

(…)

Je ne vais pas faire long. Je m’arrête là. Quand j’ai quitté le pasteur et le couple, je suis rentré chez moi prendre mon ordinateur pour coucher ces mots. Bonsoir chez vous, chers lecteurs.

Eyi Zandé

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Aphtal CISSE
Togolais de nationalité, citoyen du monde par nature et juriste de formation. Les seules règles que je respecte sont celles que je me fixe moi-même! Et la première d'entre elles, est le RESPECT! Pour le reste, que les bénédictions soient!

3 réflexions sur “Fola, la pomme et le diable.

  1. Aphtal je dis hein, si Marc boit autre chose que jus de gingembre là, ça fait quoi? Tu fait du branding pour ton breuvage favori? Tu lances ta propre marque de jus de gingembre? Très instructif, très très très instructif. J’espère être meilleur communicateur, mais aussi et surtout trouver ma « Fola ».

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